Fuites de procès-verbaux d’audition d’un interpellé par la police et d’audition d’un mis en cause par le juge ? A moins qu’il ne s’agisse des deux cas. Rien ou presque rien de l’audition de l’homme d’affaires et journaliste Adama Gaye n’aura échappé à des organes de presse.
Certains faits et propos rapportés sur le mode descriptif et détaillé donnent l’impression de la présence de journalistes sur les lieux des interrogatoires. Que s’est-il passé ? La Division des investigations criminelles et le juge enquêteur ont-ils ouvert leurs portes à des reporters ou leur ont-ils permis d’assister aux interrogatoires ? Ou alors leur ont-ils raconté, par le menu, l’ambiance et les propos des audiences entre M. Gaye et les policiers, puis entre le premier et le juge ?

Ces questions ne trouveront certainement pas réponse. Et qu’il y ait réponse ou pas, les magistrats ne devraient plus se plaindre de violations de secrets de l’instruction et de ceux que leurs audiences avec des interpellés se retrouvent dans les journaux narrés avec des détails fort surprenants. Ou alors, policiers et magistrats n’organiseraient de fuites d’enquêtes qu’à la tête des clients à protéger ou, dans le cas d’Adama Gaye, à jeter en proie à l’opinion.
Comment le journal L’Observateur a-t-il pu savoir que « dans son réquisitoire introductif (…) le magistrat a requis l’inculpation et (le) placement sous mandat de dépôt du journaliste. » Et même l’usage du conditionnel de précaution ne saurait écarter la fuite calculée : « Serigne Bassirou Guèye (le procureur général, Ndlr) aurait noté contre lui, le délit d’offense au chef de l’Etat, mais aussi les infractions visées par l’articles 80 du Code pénal, à savoir les manœuvres et actes de nature à compromettre la sécurité publique ou occasionner des troubles politiques graves, à enfreindre les lois du pays. »

Et le portail Seneweb, et le journal y sont allés de leurs témoignages sur le déroulement de l’interrogatoire dans le cabinet du juge : « L’audition d’Adama Gaye, placé sous mandat de dépôt, a été émaillée de vifs échanges entre le doyen des juges d’instruction et le journaliste-éditorialiste.

Selon le quotidien L’As, son inculpation par le juge Samba Fall s’est faite dans une ambiance électrique faite de passes d’armes » ; « Adama Gaye s’en est violemment pris au ministre de la justice, Me Malick Sall, et au président Macky Sall. Il les accuse d’avoir orchestré un “complot” pour le faire taire » ; « Dans la foulée, Gaye a également attaqué le procureur de la République, lui reprochant “de ne de pas être logique dans sa démarche » ; « Des attaques qui n’ont visiblement (appréciez le visiblement que nous soulignons) pas plu au Doyen des juges qui a recadré Adama Gaye en lui intimant l’ordre de se limiter aux faits pour lesquels il est poursuivi. » Ce compte-rendu ressemble, en bien des points à celui lu sur le portail www.seneplus.com. Ces coïncidences sont étonnantes dans les similitudes et peuvent laisser croire à des fuites délibérées, organisées et voulues pour nuire à M. Gaye.
Qui a révélé à ces organes de presse ces démêlés et le grief du procureur contre le mis en cause ? Et, jusqu’ici, aucun démenti, aucune précision n’ont été émis contre les informations publiées par le journal. Comment et pourquoi des sources de l’information aussi fermées que la justice se laissent-elles prendre en faute – si tant est qu’elles n’ont pas organisé de fuite – par la presse ?

Tout cela mérite une réflexion. Peut-être une réédition du séminaire « Justice et médias » qui, en mai 2016, avait réuni à Saly journalistes chroniqueurs de la justice et magistrats et ministre de la Justice… Dans cette affaire Adama Gaye, les relations antagonistes entre les médias et les magistrats ne semblent plus butter sur les aspérités, obstacles et frilosités de toujours.

Le secret de l’instruction semble être levé à titre exceptionnel comme si le client le vaut la tête du client en défaveur duquel la confidentialité est abolie. « L’information sur les dossiers en cours de traitement par la justice est un des domaines où le journaliste butte sur des « sources fermées » ; fermées parce que entourées de ce fameux secret de l’instruction derrière lequel le magistrat se réfugie (à tort ou à raison) pour dénier au journaliste l’accès à l’information que le public doit connaître, disions-nous dans notre communication au séminaire à Saly. C’est là que se trouve le malentendu permanent entre la Justice et les médias. La première travaille dans la durée et le secret ; les seconds veulent ‘’tout savoir tout de suite et tout publier’’. ‘’Les journalistes ont à rendre compte du travail de la justice, de la manière dont elle s’organise jusqu’au traitement du moindre dossier. Le public s’attend à trouver, dans la presse, un bulletin de santé de l’institution judiciaire, son état de forme comme ses défaillances, structurelles’’, écrit Vanessa Samain dans un article intitulé ‘’Média et justice : un couple improbable ? »
Et s’il n’y avait que ces fuites et divulgations de secrets d’interrogatoires ; il y a les irrespects de certains organes de presse à l’égard d’Adama Gaye à qui rien de sarcastique – voire pire – n’est épargné : « Adama Gaye se débine » (An-nour.com) ; « Adama Gaye ravale ses posts » (L’Observateur) ; « Adama Gaye a galéré, hier » (sanslimites.net) ; « Adama Gaye se déc… et nie tout »

La cible de ces moqueries mérite plus une pensée pieuse que des avanies et des moqueries.
Jean Meïssa DIOP
L’Enquête n° 2424 des 03-04 août 2019

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